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INTERVIEW DE FRANÇOIS THOMAS, PRÉSIDENT DE SOS MÉDITERRANÉE FRANCE

Les Marins sont formidables

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14/11/2020

Retrouvez ci-dessous l’interview de François Thomas, Président de SOS Méditerranée France, réalisée par la revue "Alternatives économiques" le 2 novembre dernier. François Thomas est aussi membre de l’AFCAN et du Bureau d’HYDROS.

Il y fait le point sur la situation de lʼOcean Viking et de SOS Méditerranée.

                                                                                                  ***************************

Afin de discuter de la thématique des sauvetages de vies humaines, du blocage fait aux ONG et du double-jeu de l’Union européenne (UE) sur le sujet, "Alternatives économiques" s’est entretenue avec François Thomas, le président de SOS Méditerranée France.     

 Pour lui, « le blocage de l’Ocean Viking depuis le 22 juillet dernier est une grande injustice. C’est frustrant de ne pouvoir sauver des vies alors que les drames continuent en Méditerranée centrale. Il est de notre devoir d’aller tendre la main et de sauver les personnes ».

L’Ocean Viking est bloqué à quai par les autorités italiennes depuis le 22 juillet qui invoquent « des irrégularités techniques et opérationnelles ». Comment est-ce que l’association vit cette retenue à quai ?

On la vit comme une injustice. C’est frustrant de voir ce qui se passe en réalité. On voit qu’il y a encore des naufrages et il n’y a plus de navires. Plus de 500 personnes sont décédées en Méditerranée centrale depuis le début de l’année. Ce sont des chiffres de l’Organisation Internationale pour les Migrations qui ne tiennent pas compte de tous ceux qui ont disparu sans témoin. Cette situation de blocage est difficile pour tout le monde. Les équipes de SOS Méditerranée travaillent avec l’armateur, l’État du pavillon et les autorités italiennes pour repartir en mer. L’Ocean Viking est détenu par les autorités italiennes suite à un contrôle par l’État du port. Ces contrôles réglementaires, encadrés par l’Organisation Maritime Internationale (OMI), par une directive européenne et par des accords régionaux appelés Memorandum, ont été mis en place pour améliorer la sécurité maritime et immobiliser les navires sous-standard. Ces contrôles par l’État du port qui sont effectués par le pays du port d’escale du navire sont faits avec un objectif clair de vérifier la conformité du navire.

Un navire est l’une des industries les plus réglementées du monde. Si vous venez à bord et que vous effectuez une inspection avec un sens aigu du détail et que vous recherchez la non-conformité, alors vous cherchez des raisons de bloquer le navire et vous n’êtes plus du tout dans la même démarche. C’est ce qui s’est passé en juillet pour le navire de SOS Méditerranée. A l’issue de ce contrôle les autorités italiennes ont en effet détenu l’Ocean Viking pour des raisons techniques et administratives. Nous contestons l’interprétation des autorités italiennes qui considèrent que plusieurs certificats du navire devraient préciser le nombre maximum de personnes rescapées que nous devrions accepter à bord. Un sauvetage reste une situation exceptionnelle et l’accueil des personnes rescapées est de la responsabilité du capitaine, cela est clairement précisé dans la convention SOLAS qui est la Convention Internationale sur la sauvegarde de la vie humaine en mer, c’est l’une des conventions majeures du droit maritime. L’origine de cette convention date du naufrage du Titanic.

Le sauvetage est une obligation légale et morale afin de porter assistance à des personnes, des navires en danger. Tous les navires du monde qu’ils soient étatiques, de pêche, de plaisance, de commerce ou autres ont l’obligation de sauver des vies. La seule limite faite au capitaine est le cas où le sauvetage mettrait en danger l’équipage ou le navire sauveteur. C’est de la responsabilité du capitaine du navire.

Il y a des dépêches régulières ces dernières semaines qui font état de nouveaux naufrages, de corps retrouvés sur les plages libyennes et tunisiennes, il n’y a plus de navires d’ONG en Méditerranée centrale, nous vivons une situation dramatique. Nous sommes là pour sauver des vies et nous sommes bloqués pour des raisons administratives et les drames continuent, c’est quelque chose qui est difficile pour les équipes. Les bénévoles et les salariés de l’association continuent de témoigner de la réalité de ce qui se passe.

L’Italie bloque tous les navires des ONG, les uns après les autres. Il y a quelques semaines, le navire de commerce Maersk Etienne a porté secours à 27 personnes. Il a fallu attendre 39 jours pour qu’il puisse trouver un port de débarquement. Nous sommes dans une situation du non-respect du droit maritime par les États côtiers. Les navires de commerce également font leur devoir et continuent de sauver des vies. La société Maersk a indiqué que si c’était à refaire, ils le referaient. On ne se pose pas de questions. Des personnes sont en détresse, on les sauve. Cela date d’avant même l’encadrement des sauvetages par le droit maritime, c’est la solidarité des gens de mer, c’est simplement de l’assistance à personne en danger. C’est un droit très organisé : il y a les devoirs des navires et les devoirs des États côtiers. Il y a toujours eu une solidarité des gens de mer pour sauver les personnes en détresse depuis des siècles, ça ne se discute pas. Il existe un encadrement du droit maritime avec différentes conventions : Convention SOLAS, Convention de Montego Bay, la Convention d’Hambourg sur la recherche et le sauvetage (Search And Rescue). Toutes ces conventions encadrent le droit maritime pour qu’il soit efficace.

La plupart des zones maritimes du monde sont partagées de telle sorte que les États côtiers ont une responsabilité. Ce sont des zones très étendues et les États côtiers ont l’obligation de mettre en place un centre de coordination : il y en a le long de toutes les côtes françaises métropolitaines et d’outre-mer. Ces zones sont attribuées par l’OMI. Les États côtiers ont notamment l’obligation de coordonner les sauvetages, d’assurer une veille 24h/24h, d’utiliser l’anglais comme langue de communication, de disposer de moyens de secours (maritime et aérien), d’assurer une coordination de tous les moyens sur la zone et une coordination si besoin avec les zones des autres États côtiers limitrophes. En juin 2018, sous pression de l’Italie, l’OMI a attribué à la Libye une très vaste zone qui était auparavant sous responsabilité italienne. Dans cette zone, les autorités libyennes ont la responsabilité de coordonner les secours en cas de détresse. Malheureusement ils n’assurent pas les obligations qui leurs sont dévolues : coordination, veille 24h/24h, obligation de communiquer en anglais. Lorsque l’Ocean Viking effectue un sauvetage, conformément au droit maritime, le capitaine contacte le centre de coordination libyen. Nos équipes indiquent qu’elles ont mené un sauvetage, informent du nombre de personnes secourues et les autorités doivent indiquer un lieu sûr de débarquement. Il appartient aux États côtiers d’assurer un débarquement dans les plus brefs délais. Le capitaine se dirige vers la zone de détresse et les États côtiers gèrent le lieu sûr de débarquement. En Libye, le centre de coordination ne répond pas toujours. Quand ils répondent, ils ne parlent pas toujours anglais et lorsque le navire arrive à obtenir le contact, le centre de coordination libyen demande au bateau de débarquer les personnes à Tripoli. Conformément au droit maritime, nous avons l’obligation de débarquer les personnes rescapées dans un lieu sûr, les équipes à bord doivent donc leur demander un autre lieu de débarquement. Un lieu sûr se définit comme un lieu où la vie et la sécurité des personnes n’est plus menacée, c’est un lieu où il est possible de subvenir à leurs besoins fondamentaux (abris, vivres, soins médicaux). La Libye est un pays en guerre. Les ports libyens ne sont pas des lieux sûrs et cela est reconnu par l’Organisation des Nations unies (ONU) et l’UE. Il appartient ensuite aux États côtiers les plus proches que sont l’Italie et Malte de nous indiquer un lieu sûr de débarquement, mais nous devons attendre parfois plusieurs semaines. Les rescapés que nous sauvons sont des personnes traumatisées par ce qu’elles ont vécu. Elles sont exténuées après plusieurs jours en mer et certaines ont vécu plusieurs mois d’enfer en Libye : viols, tortures, esclavage et détention dans des lieux arbitraires. Elles préfèrent risquer de mourir en mer plutôt que de survivre en Libye où la situation est extrêmement difficile. L’attente est particulièrement difficile pour les personnes qui ont vécu ces épreuves en Libye.

Il y a une contradiction dans les déclarations de la Commission européenne qui déclare que les ports libyens ne sont pas des lieux sûrs de débarquement tout en aidant financièrement les garde-côtes libyens alors que ceux-ci interceptent les embarcations et ramènent les personnes dans des centres de détention.

Il y a beaucoup d’arrivées directes en Italie et à Malte depuis la Méditerranée centrale, ce sont les États côtiers de première arrivée. Ces pays font face à un manque clair de solidarité des autres États européens. Ce que nous réclamons depuis longtemps, c’est qu’il y ait de la part des États européens un système en place afin que les débarquements soient effectués dans les plus brefs délais comme cela est prévu dans le droit maritime. Il faut un accord européen de sorte que les personnes rescapées soient réparties dans les États européens. Nous demandons un accord pérenne, prévisible et coordonné de sorte qu’il n’y ait pas de discussion interminable sur la répartition, avec pour conséquence une longue attente pour le lieu de débarquement. Un accord a été signé à Malte en septembre 2019. Une certaine solidarité s’est mise en place à ce moment-là avec l’Italie et Malte afin de répartir les personnes rescapées dans quelques États européens. La pandémie de la Covid-19 a mis entre parenthèses cet accord et aujourd'hui, l’Italie et Malte font face à un manque de solidarité de la part des autres États membres de l’UE.

Selon vous, pourquoi les États européens se dérobent à leurs obligations en matière de droit maritime notamment en refusant de sauver les exilés en Méditerranée ?

L’Italie et Malte sont les pays de première arrivée et se retrouvent seuls. Ils veulent une solidarité des autres États pour qu’il y ait une répartition des rescapés. Il y a un amalgame entre le sujet de la migration et le sauvetage en mer. Il y a un drame en Méditerranée centrale qui date de nombreuses années. Officiellement, on dénombre plus de 20 000 personnes décédées depuis 2014 et il faut y ajouter les personnes disparues sans témoins. Ce sont des chiffres effarants. On parle d’enfants, de femmes, d’hommes, ce sont des histoires de vie, des vies humaines ! L’UE doit mettre les moyens. Nous souhaitons que l’on n’ait plus besoin de nous. L’UE doit faire son devoir et mettre en place des moyens de sauvetage. Si les ONG sont là, c’est qu’il y a un déficit de moyens de la part des États européens.

SOS Méditerranée a été créée il y a cinq ans à la suite de l’arrêt de l’opération Mare Nostrum mise en place par l’Italie et arrêtée à la demande de l’UE. SOS Méditerranée a été félicitée jusqu'à fin 2017 notamment en étant grande cause nationale en 2017 pour le sauvetage en mer. L’ONG a reçu des prix notamment celui de l’Unesco. Fin 2017, la situation s’est détériorée et des accusations ont été lancées contre les ONG, notamment sur le fameux « appel d’air ». Plusieurs études démontrent que la notion d’« appel d’air » est fausse. Certains estiment qu’on participe à cet « appel d’air » puisqu'on est là et les personnes traversent. Des études universitaires d’Oxford et de Florence qui ont étudié sur une période de cinq ans les départs depuis les côtes libyennes et la présence des navires des ONG en mer ont démontré qu’il n’y avait aucune corrélation. Les migrants partent en fonction de l’intensité des combats en Libye et des conditions météorologiques. On mélange trop souvent les sujets : migrations, accueil, sauvetage. Ce drame concerne tout le monde car ce sont des personnes qui fuient pour différentes raisons. Elles prennent des risques pour traverser la Méditerranée, une mer chargée d’histoire et difficile en terme de météorologie. Nous avons des vies humaines en première ligne et il est de notre devoir de leur tendre la main et d’aller les sauver. La question ne se pose pas, c’est un devoir d’humanité.

Pourquoi y-a-t-il une « criminalisation » de l’activité de sauvetage ?

On empêche les ONG de faire leur travail. Nous respectons le droit maritime. Pourquoi nous criminaliser ? A vrai dire c’est incompréhensible. Les États européens se voilent la face et tournent le dos. En tant que marin et président de l’association, c’est frustrant, incompréhensible, je ressens cela comme une grande injustice. On est là pour sauver des vies. Je n’arrive pas à le comprendre. J’ai passé plus de quarante ans dans le domaine maritime d’abord en tant que marin puis responsable dans le domaine de la marine marchande à terre. J’ai été impliqué dans des sauvetages. Pour sauver une vie dans toutes les zones de navigation, il y a une mobilisation générale. Je me rappelle d’un homme à la mer en pleine nuit dans la Manche au mois d’août. Nous avions une coordination parfaite entre les centres de coordination anglais et français et tous les navires qui naviguaient dans la zone pour sauver cette personne. Jamais je n’aurais pensé être confronté à une telle injustice. Je ne la comprends pas cette criminalisation, ce manque de solidarité de l’Europe.

Concrètement, comment se déroule une opération de sauvetage ?

L’Ocean Viking est un navire affrété par SOS Méditerranée, il est sous pavillon norvégien. L’équipage de conduite est géré par l’armateur norvégien. Nous avons une équipe de marins sauveteurs et une équipe médicale (médecins, sages-femmes, infirmiers). A chaque mission, deux journalistes embarquent également sur l’Ocean Viking pour témoigner de ce qu’ils auront vu. Deux cas se présentent : soit une détresse est signalée à notre bateau et nous devons aller le plus rapidement possible sur le lieu indiqué afin de sauver les naufragés ; soit une embarcation en détresse est détectée suite à la veille effectuée par les marins sauveteurs dans les eaux internationales.

Dès qu’une embarcation est en vue et que la situation de détresse est avérée, les marins sauveteurs appliquent des procédures très rigoureuses et professionnelles. Je suis épaté par leur professionnalisme. Le danger est le sur-accident, c’est-à-dire un mouvement de panique qui pourrait faire chavirer l’embarcation. Les embarcations sont fragiles, surchargées, les personnes n’ont pas de gilet de sauvetage et ne savent pas nager la plupart du temps. Il faut gérer de façon professionnelle pour que personne ne tombe à l’eau. Il faut distribuer les gilets de sauvetage à tous ces naufragés et transférer en priorité sur l’Ocean Viking les personnes les plus fragiles : femmes enceintes, enfants et personnes blessées. C’est la mise en place rapide de toute une gestion pour effectuer dans les meilleures conditions le sauvetage. Le transfert de la zone de détresse jusqu'à l’Ocean Viking se fait par les canots de secours. A bord, les rescapés sont pris en charge par l’équipe médicale. Il y a à bord des abris pour les femmes et pour les hommes. Ils sont informés sur leurs droits, sont soignés. Il y a parfois des blessures par balle, beaucoup de personnes sont affectées par des brûlures dues au mélange de carburant et d’eau de mer qui donnent des lésions sévères. Nous avons mis en place des protocoles très stricts dans le cadre de la Covid-19 : prise de température, distribution de masques, isolement pour les cas suspects et sas de décontamination. Tout est très bien géré pour protéger ces personnes dans le cadre de cette crise sanitaire.

Nos équipes sont très professionnelles. Elles suivent des entraînements très réguliers pour assurer ces sauvetages dans les meilleures conditions possibles. Le sauvetage de masse nécessite un entraînement très régulièrement. Toutes les personnes à bord, marins, sauveteurs, équipes médicales, sont entraînés à faire de la réanimation. Même les journalistes embarqués à bord de notre navire doivent être prêts pour porter assistance si nécessaire.

Quelles sont vos relations avec les autres navires qui assurent des sauvetages en Méditerranée centrale ?

Les navires des ONG sur zone ont des échanges. Il y a une coordination entre eux. Il y a également des partages d’expériences au niveau opérationnel. Les ONG sont seules, il n’y a plus aucun moyen maritime dédié au sauvetage mis en place par l’UE.

Quels sont vos rapports avec les autorités françaises ?

SOS Méditerranée est une association citoyenne européenne. Nous sommes présents sur quatre pays : en Allemagne à Berlin, en Suisse à Genève, en Italie à Milan et en France nous avons des bureaux à Marseille et Paris. Je suis pour ma part président de SOS Méditerranée France. Le pavillon de l’Ocean Viking est quant à lui norvégien.

La France a été avec l’Allemagne à l’initiative de l’accord de Malte de septembre 2019 afin de trouver une solution au débarquement des personnes que nous sauvons.

SOS Méditerranée France est une association de droit français, nous tenons informés les autorités françaises de manière très transparente sur ce que nous faisons. Nous sommes également transparents avec les autorités norvégiennes car nous opérons sous leur pavillon. Sauver des vies n’a rien de secret.

Depuis cinq ans, SOS Méditerranée a sauvé 31799 vies humaines. Notre objectif final est de poursuivre notre mission humanitaire de sauvetage. Lorsque nous avons secouru des rescapés, nous demandons un débarquement le plus rapidement possible dans un lieu sûr. A l’heure actuelle, nous voulons retourner en mer pour sauver des vies. Nous avons d’ailleurs lancé une pétition pour libérer l’Ocean Viking. Nous comptons sur le soutien du plus grand nombre pour reprendre la mer !



Pour signer la pétition pour demander la libération de l’Ocean Viking :

https://www.change.org/p/libérez-l-oceanviking-2


Site internet de SOS Méditerranée : https://www.sosmediterranee.fr/

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